Si vous avez fréquenté IRC entre 1995 et 2010, vous avez probablement utilisé mIRC. Pas parce que c'était le meilleur client du marché — les puristes vous auraient orienté vers BitchX ou irssi — mais parce qu'il était là, disponible, et qu'il fonctionnait sur Windows sans demander un doctorat en compilation. Je me souviens de ma première connexion sur DALnet en 1997 : mIRC 5.02, un écran 15 pouces, et un modem 33.6k qui faisait un bruit de cafetière italienne. Ce logiciel a défini ce qu'IRC signifiait pour des millions de personnes.
Les origines : Londres, 1995
Khaled Mardam-Bey est un développeur d'origine palestino-jordanienne installé à Londres. En 1995, il publie la première version de mIRC, un client IRC pour Windows 3.1. Le timing est parfait : Internet explose, Windows 95 arrive, et les gens cherchent un moyen simple de discuter en ligne. Les alternatives existaient — PIRCH, Visual IRC, le client de référence ircII sous Unix — mais aucune ne combinait la simplicité d'installation et la profondeur fonctionnelle de mIRC.
Khaled a codé mIRC seul. Entièrement. Pendant des années. Pas d'équipe, pas de bureau, pas de venture capital. Un développeur, un compilateur C, et une obsession pour les détails. La version 1.0 faisait moins de 300 Ko. Elle gérait déjà les channels, les queries, le DCC, et l'auto-connect. Pour l'époque, c'était remarquable.
Ce qui distinguait mIRC des projets open source concurrents, c'était la régularité des mises à jour. Khaled publiait des versions mineures tous les quelques mois, corrigeant des bugs, ajoutant des fonctionnalités, répondant aux demandes des utilisateurs. Cette discipline de développement a créé une base d'utilisateurs fidèle qui savait que le logiciel allait continuer à évoluer.
Le modèle shareware qui a tenu 30 ans
mIRC était un shareware à 20 dollars. Vous pouviez l'utiliser gratuitement pendant 30 jours, après quoi une fenêtre vous rappelait poliment de payer. Vous pouviez fermer cette fenêtre et continuer à utiliser le logiciel indéfiniment. Soyons honnêtes : la majorité des utilisateurs n'ont jamais payé. J'ai moi-même attendu 2003 pour envoyer mes 20 dollars, six ans après ma première utilisation.
Ce modèle, qui paraîtrait suicidaire aujourd'hui à n'importe quel MBA, a pourtant fonctionné. Suffisamment de personnes payaient pour que Khaled puisse vivre de son logiciel et continuer à le développer. Le shareware reposait sur la confiance et la bonne volonté. mIRC en est probablement l'exemple le plus durable.
Le modèle shareware de mIRC a survécu à l'ère du tout-gratuit, à l'ère du freemium, à l'ère du SaaS. En 2023, mIRC est toujours en vente, toujours mis à jour, toujours au même prix. La constance a quelque chose de rassurant dans un monde technologique qui change de paradigme tous les dix-huit mois.
Une interface qui ne payait pas de mine
Graphiquement, mIRC n'a jamais gagné de prix de design. La barre d'outils avec ses icônes 16x16, la liste des channels dans une fenêtre MDI, les couleurs par défaut qui donnaient l'impression de regarder un terminal VT100 sous Windows — tout cela participait d'une esthétique utilitaire qui rebutait certains mais ravissait les utilisateurs réguliers.
La fenêtre de statut serveur, la switchbar en bas, la treebar à gauche (ajoutée plus tard) : chaque élément avait sa raison d'être. L'interface était configurable à l'extrême. Vous pouviez changer les polices, les couleurs, la disposition des fenêtres, activer ou désactiver chaque élément visuel. Les fichiers de thèmes (.mts) permettaient de partager des configurations visuelles complètes.
; Personnalisation rapide via le menu Options
; Alt+O → IRC → Options
; Alt+O → Display → vous permet de changer :
; - Font (Fixedsys était le choix historique)
; - Background color
; - Timestamp format
; - Nick colors
L'interface MDI (Multiple Document Interface) était un choix de l'époque Windows 3.1/95 que Khaled n'a jamais abandonné. Chaque channel, chaque query, chaque DCC chat s'ouvrait dans une sous-fenêtre. Avec dix channels ouverts, votre écran ressemblait à un bureau mal rangé. Mais c'était le standard de l'époque, et les utilisateurs s'y retrouvaient.
Le scripting : là où tout a basculé
Le vrai génie de mIRC, ce n'est pas son interface. C'est son langage de scripting. Le mIRC Scripting Language (mSL) est un langage propriétaire intégré directement dans le client, avec une syntaxe qui ne ressemble à rien d'autre. Des milliers de scripts ont été écrits : bots de gestion de channels, jeux de trivia, jukebox MP3, systèmes de protection contre le flood, et même des applications complètes avec interface graphique via les dialogs.
; Un script de bienvenue classique
on *:JOIN:#moncanal:{
if ($nick != $me) {
msg $chan Bienvenue $nick sur $chan !
notice $nick Tapez !regles pour voir les règles du channel.
}
}
; Alias simple
alias salut {
msg $active Salut à tous, $me est dans la place.
}
; Timer récurrent
alias pub {
.timer.pub 0 300 msg #moncanal Visitez notre site : http://example.com
}
Le mSL avait ses bizarreries. L'utilisation de $ pour les identifiants, le système d'événements basé sur des patterns, les hash tables ajoutées dans les versions ultérieures, les sockets TCP/UDP pour créer des connexions réseau arbitraires — tout cela faisait du mSL un langage étonnamment puissant pour quelque chose d'intégré dans un client de chat.
J'ai vu des gens coder des serveurs web en mSL. Des systèmes de quiz avec base de données locale. Des bots de modération qui auraient mérité un article à eux seuls. Le scripting mIRC a été, pour beaucoup de jeunes francophones des années 2000, leur première expérience de programmation. Avant Python, avant JavaScript, il y avait mSL.
L'impact culturel de mIRC
mIRC a dépassé le cadre du simple logiciel. Au Brésil, "mirc" est devenu un nom commun pour désigner le chat en ligne. En France, sur les channels francophones de DALnet et Undernet, mIRC était synonyme d'IRC lui-même. Les sites de téléchargement de scripts mIRC — mircscripts.org, hawkee.com — étaient des communautés actives avec des systèmes de notation et des compétitions de scripts.
La culture des channels warez et MP3 des années 2000 reposait largement sur mIRC et ses fonctions DCC. Les XDCC bots, les fserve (file servers), les scripts d'auto-download — tout cet écosystème parallèle a prospéré grâce au scripting mIRC. Ce n'était évidemment pas l'usage prévu par Khaled, mais c'est devenu une part significative de l'utilisation du logiciel.
Sur le plan francophone, les channels comme #france sur DALnet, #paris sur Undernet, ou les nombreux channels thématiques sur IRCnet ont vu passer des millions de connexions mIRC. La communauté francophone des scripteurs mIRC était particulièrement active, avec des sites comme mircfr.com et des forums dédiés où l'on s'échangeait des addons, des thèmes et des scripts de protection.
mIRC a aussi eu un impact indirect sur le développement web. Beaucoup de développeurs web des années 2000 ont appris les bases de la programmation via le scripting mIRC avant de passer à PHP, JavaScript ou Perl. Le concept d'événements, de callbacks, de parsing de chaînes — tout cela s'apprenait dans mSL avant de se retrouver dans d'autres langages.
Le déclin et la persistance
L'arrivée de MSN Messenger, puis de Skype, puis de Facebook, puis de Discord a progressivement vidé les channels IRC. mIRC a suivi cette courbe descendante. Les statistiques de téléchargement ont chuté à partir de 2005, et les channels qui comptaient des centaines d'utilisateurs se sont retrouvés avec une poignée de réguliers.
Pourtant, mIRC existe toujours. La version 7.75, publiée en 2023, tourne sous Windows 11, supporte UTF-8, le TLS 1.3, et l'IRCv3. Khaled Mardam-Bey continue de publier des mises à jour. Le logiciel a 28 ans et son créateur est toujours aux commandes. Dans l'industrie du logiciel, c'est une anomalie statistique.
Pour ceux d'entre vous qui voudraient redécouvrir mIRC, la version actuelle est téléchargeable sur mirc.com. L'interface a peu changé — volontairement. Les scripts écrits en 2005 fonctionnent toujours pour la plupart. La compatibilité ascendante n'est pas un argument marketing chez mIRC, c'est une philosophie de développement.
En y repensant, mIRC m'a appris deux choses qui m'ont servi toute ma carrière : que le code le plus puissant est celui qu'un débutant peut lire, et qu'un logiciel maintenu avec constance finit par survivre à tous les frameworks à la mode. Khaled Mardam-Bey n'a jamais réécrit mIRC en Electron. Et c'est probablement pour ça que mIRC fonctionne encore.
Questions fréquentes
mIRC est-il encore maintenu en 2023 ?
Oui. Khaled Mardam-Bey publie régulièrement des mises à jour. La version 7.75 supporte Windows 11, le TLS 1.3, l'UTF-8 natif, et les extensions IRCv3. Le logiciel est activement développé depuis 1995.
Peut-on utiliser mIRC gratuitement ?
mIRC est un shareware à 20 dollars US. Vous disposez d'une période d'évaluation de 30 jours, après quoi une fenêtre vous invite à enregistrer votre copie. Le logiciel continue de fonctionner après cette période, mais l'achat de la licence est encouragé pour soutenir le développement.
Le scripting mIRC est-il toujours pertinent pour apprendre à programmer ?
Le mSL reste un bon premier contact avec la programmation événementielle. Toutefois, pour un apprentissage plus transférable, Python ou JavaScript offrent des compétences directement applicables sur le marché du travail. Le mSL est pertinent si vous souhaitez automatiser votre utilisation d'IRC via mIRC.
mIRC fonctionne-t-il sous Linux ou macOS ?
mIRC est un logiciel Windows natif. Sous Linux ou macOS, vous pouvez le faire tourner via Wine, mais les résultats varient. Les alternatives natives pour ces systèmes sont HexChat, irssi, ou WeeChat.